Il y a des livres qu’on lit avec plaisir. D’autres avec intérêt. Et puis il y a ceux qu’on lit avec une irritation croissante, cette espèce d’agacement très particulier qui finit presque par devenir personnel.
Mohammed VI : le mystère de Thierry Oberlé fait partie de cette catégorie-là.
Pourtant, j’étais exactement la lectrice que ce livre était censé captiver. Le sujet m’intéresse profondément. Je suis marocaine, j’ai grandi au Maroc, j’ai connu les années Hassan II, cette monarchie solennelle, puis l’arrivée de Mohammed VI avec ce mélange de modernité, de simplicité apparente et d’immense attente populaire.
Alors forcément, un livre qui prétend raconter “le mystère” de ce règne, ça intrigue.
Mais très vite, quelque chose m’a dérangée. Pas uniquement une phrase précise ou un passage particulier. Non. Un regard.
Cette manière très française de regarder le Maroc comme une anomalie qu’il faudrait décoder.
Thierry Oberlé est un journaliste expérimenté, ancien grand reporter au Figaro, spécialiste des pays du Maghreb et de l'Afrique. Il connaît les réseaux de pouvoir, les enjeux géopolitiques, les appareils sécuritaires. Son livre est d’ailleurs construit exactement comme cela : une longue exploration des coulisses du royaume, du Makhzen, des équilibres internes, des proches du roi, de la diplomatie marocaine, des rapports de force régionaux. Tout est observé avec l’œil du journaliste politique occidental
Et c’est précisément là, à mon sens, que le livre échoue.
Parce qu’à aucun moment Thierry Oberlé ne semble comprendre ce qu’est réellement la monarchie marocaine pour les Marocains eux-mêmes.
Je ne parle pas de politique. Je parle de culture. D’histoire. D’affectif. De quelque chose de profondément enraciné et impossible à expliquer à quelqu’un qui regarde cela uniquement à travers les catégories françaises du pouvoir.
Le Maroc n’est pas une monarchie européenne transposée au sud de la Méditerranée. Le rapport au roi n’y est pas seulement institutionnel. Il est historique, symbolique, spirituel parfois même familial dans l’inconscient collectif.
Et ce genre de réalité ne se comprend pas et ne peut pas se comprendre à travers le prisme d'une rédaction parisienne...
C’est probablement ce qui m’a le plus frappée pendant cette lecture : cette impression permanente que l’auteur croit révéler quelque chose aux Marocains eux-mêmes.
Comme si nous ne connaissions pas notre propre pays.
Comme si lui voyait enfin “la vérité” derrière le décor.
Or le Maroc est infiniment plus subtil que ce récit-là.
Ce qui m’a également dérangée, c’est ce ton presque clinique par moments. Le pays disparaît derrière le “système”. Les Marocains eux-mêmes disparaissent presque complètement. On parle du royaume comme d’un mécanisme opaque, jamais comme d’un peuple, d’une culture ou d’une histoire longue et complexe.
Et surtout, il y a cette condescendance à peine voilée que l’on retrouve parfois dans certains regards occidentaux sur les monarchies arabes : cette idée que tout ce qui échappe à leurs codes politiques habituels devient automatiquement suspect ou archaïque.
Le plus ironique dans tout cela, c’est que malgré ses centaines de pages, le livre ne perce finalement aucun mystère.
Parce que le véritable mystère du Maroc ne se trouve pas dans les réseaux d’influence ou les salons du pouvoir. Il se trouve dans ce lien très particulier entre un peuple et sa monarchie. Un lien que l’on peut aimer, critiquer, discuter parfois, mais que l’on ne peut pas comprendre si l’on ne connaît pas intimement le pays.
Et ce n’est pas du tout la même chose.
Editions Flammarion
Parution : 14 janvier 2026
Thierry Oberlé est journaliste et ancien grand reporter au Figaro, spécialiste des pays du Maghreb et de l'Afrique
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